[ITW] DOPAGE – ROMAIN BARRAS : « IL Y A UN PEU TROP D’ATHLÈTES ASSISTÉS »

Non qualifié pour les derniers Jeux Olympiques à Rio, Romain Barras a raccroché les crampons. Il est aujourd’hui consultant sur beIN Sports et professeur d’EPS à Montpellier. Le champion d’Europe du décathlon a évidemment gardé un oeil avisé sur le monde qu’il vient de quitter. Avant le meeting indoor de Paris Bercy, il s’est confié à XV Majeur. L’occasion de revenir avec lui sur les questions de dopage qui secouent l’athlétisme en ce moment, l’épine russe, la responsabilité du sportif et surtout l’utilité pour ce dernier d’avoir des compléments d’informations et une vigilance personnelle en marge du simple cadre fédéral. 

(Crédit Photo à la Une : Michel Fisquet)

Contrôle positif rime souvent avec dopage organisé, industriel, soutenu par des labos et des médecins peu scrupuleux. C’est parfois le cas. Mais un athlète, s’il est malade avant une compétition, peut être contrôlé positif en avalant un simple sirop pour la toux, ou presque.

Sur les 24.000 références de médicaments vendus en pharmacie, 3.000 contiendraient des substances pouvant entraîner des résultats dépassant la limite autorisée par les agences antidopage. Sans parler des compléments alimentaires, protéines, goutes pour les yeux etc. Le cas de Maria Sharapova, positive au meldonium, une substance présente en abondance dans les pharmacies d’Europe de l’Est et censée soigner angines et cardiopathies, est un bon exemple. Celui de Mamadou Sakho, positif à un bruleur de graisse, un autre. Tous découlent, au moins, d’un manque de vigilance de l’athlète, d’où la nécessité pour ces derniers d’avoir des outils comme Sport Protect pour les aider. Romain Barras l’a utilisé pendant les dernières années de sa carrière. Il nous a accordé un entretien sur toutes ces questions. Rencontre.

Romain Barras aux championnats d’Europe à Amsterdam en 2016  (Crédit Photo : Facebook – Romain Barras)

Romain, vous avez pris votre retraite cet été, comment occupez-vous votre après-carrière ?

J’ai pris mes pleines fonctions à l’UFR Staps de Montpellier. J’y étais déjà détaché à mi-temps depuis 2011 par l’intermédiaire d’un accord avec le président de l’Université. Et quand j’ai stoppé ma carrière au mois de juillet dernier, j’ai ensuite pris mon poste à temps plein. Sinon je suis associé dans une cellule de préparation physique. On a notamment une salle à Montpellier qui s’appelle le Kube. Et puis je suis devenu papa le 11 septembre 2016 dernier donc le reste de mon temps, je le passe avec ma famille.

Parmi les étudiants et les sportifs dont vous vous occupez aujourd’hui, certains vous posent-ils des questions sur le dopage et l’Athlétisme ?

Le dopage fait effectivement partie intégrante des questions qui reviennent sur le devant de la scène quand on parle de sport de haut niveau. Et pas seulement de haut niveau d’ailleurs. Forcément les gens se font l’écho de ma carrière et il y a toujours des demandes.

À savoir ? 

À savoir si j’ai été approché de près ou de loin par des produits dopants. Ou si des gens qui m’ont proposé des choses. Ou si, moi-même, j’ai pris des produits durant ma carrière. Tout ça, ça questionne les gens. Ça les questionne aussi sur des produits, des compléments alimentaires qu’ils souhaiteraient prendre. Savoir s’ils sont potentiellement dopants ou pas. Mon rôle de consultant occasionnel sur BeIN Sports peut aussi faire ressurgir des questions. Sur telle ou telle performance réalisée et si je pense qu’elle est saine ou pas.

Et c’est le cas, vous avez déjà été approché par des personnes peu scrupuleuses, des médecins, des laboratoires… ?

Jamais ! Jamais je n’ai eu ce genre d’expériences. Je sais que, dans les années 90, cela a été fait par certains. Des athlètes qui ont pu consulter le genre de médecins qui demande ou conseille certains produits en disant : « vas-y prend ça ! C’est utile et il ne t’arrivera rien ». Moi jamais !

Vous arrivez à faire la différence entre une performance saine ou une performance sur lesquelles vous émettez des doutes ?

Des doutes on peut en avoir mais il faut mettre beaucoup de retenue et de réserve dans ses propos parce qu’on se rend compte, aujourd’hui, que certaines performances parfois anodines sont souillées par le dopage et, qu’au contraire, de grandes performances sont tout à fait claires et limpides. Il n’y a plus, comme dans les années 80, cette stigmatisation par le physique. Le dopé n’est plus quelqu’un de bodybuildé par les stéroïdes. Mais c’est vrai qu’on peut avoir des doutes sur certaines progressions en suivant les courbes par rapport à l’âge, observer des progressions bizarroïdes dans l’évolution de l’athlète… C’est quand même assez opaque quand on a pas… (il se reprend) Même avec les indices sanguins et toutes les données hormonales que l’on peut avoir, les gens de l’antidopage sont parfois obligés de prendre des pincettes. Donc moi-même je suis embêté sur ces questions là.

Vous profitez  de votre rôle de professeur pour faire de la prévention chez les jeunes ? Est-ce que la fédération met elle aussi en place des programmes et des stages de sensibilisation ?

La Fédération Française d’Athlétisme, de part ses cadres techniques, a, effectivement, une mission de sensibilisation. Cela fait partie de la formation du jeune athlète d’expliquer les risques du dopage, les prémices de la conduite dopante, les dangers du cercle vicieux qui peut entourer le fait de prendre les premiers compléments, de chercher le produit le plus performant etc. Ce sont des missions du cadre technique. Il y a aussi des colocs, des interventions par des anciens athlètes « pris par la patrouille » qui viennent prêcher la bonne parole, sensibiliser le jeune public. Ce sont des choses qui sont mises en place par les instances fédérales qui essaient d’oeuvrer dans ce sens. Maintenant, le sportif qui participe aux JO est entouré d’un staff fédéral. Un coup de fil et vous avez le conseil. Par contre, le sportif intermédiaire – qui peut être en équipe de France hein!- mais qui se trouve dans une deuxième ou troisième ligne de suivi, voire sans suivi aucun… C’est beaucoup plus difficile de toucher le médecin du sport chez-soi quand on veut avoir un renseignement sur un médicament ou un produit. Et là cette application prend tout son sens. On sait qu’aujourd’hui, il y a énormément de coureurs plus au moins occasionnels qui font des courses sur route ou des trails et qui s’auto-médicamentent. Ils se retrouvent alors avec des produits qui sont dopants et un contrôle à la fin d’une course. Aujourd’hui, des gens vont me demander : « j’ai un rhume, je prends X médicament, j’ai une compétition d’haltérophilie, est-ce que je peux ? » Hop ! Je rentre ça dans le téléphone et je peux leur dire si le médicament est bon ou pas. « Dedans il y a tel produit et si tu passes au contrôle, tu seras controlé positif ».

Depuis combien de temps vous utilisez l’application Sport Protect* et comment ?

Je l’utilise depuis le tout début (de l’application). C’était à l’été 2012. J’ai rencontré Dorian Martinez lors des JO de Londres. Il était consultant occasionnel sur BeIn Sport. C’est à ce moment là qu’il m’en a parlé et m’a demandé de parrainer son appli, de l’utiliser, de voir comment cela fonctionnait et d’en parler autour de moi. C’est un outil qui est mis à jour très régulièrement. C’est un gros atout par rapport à certains sites. Prenez l’exemple des produits utilisés par les joueurs du Stade Français (il s’agit de Yannick Nyanga et Brice Dulin du Racing Métro contrôlés positifs à un bêtabloquant après le derby face au Stade Français en octobre, ndlr) et qui viennent d’être introduits sur la liste. Il y a des produits qui ne sont plus sur la liste en décembre et qu’on retrouve en janvier. Certains sites ne sont pas mis à jour régulièrement. C’est le cas de Sport Protect. Et puis, de simplement rentrer le produit dans son téléphone, avoir l’information à l’aide d’ampoules rouges ou vertes, c’est un atout supplémentaire quand on a pas le temps d’avoir l’avis de son médecin.

Vos élèves vous demandaient si vous aviez déjà été controlé. Cela vous ait-il déjà arrivé d’être controlé sans but de gagner en performance ? En ayant simplement pris un simple sirop pour la toux avant une compétition par exemple.

Le sirop pour la toux est dopant 90% du temps mais pas tous. Disons que, dans ma carrière, j’ai été suivi par des médecins qui connaissaient ma situation, qui me suivaient et qui ont toujours fait attention à me prescrire des médicaments qui n’étaient pas sur la liste. Et si jamais, j’avais pris un produit qui pouvait, d’une manière ou d’une autre, s’avérer être litigieux – vous savez parfois on prend simplement du magnésium – je le marquais toujours sur le rapport du contrôle. Je notais que j’avais pris ça en cure ou avalé du sirop si, juste avant la compétition, j’avais eu une quinte de toux. Et je joignais le certificat médical qui m’avait été prescrit.  Au moins, c’était fait en toute transparence.

C’est compliqué d’arranger son calendrier par rapport aux contrôles, de s’informer sur les nouvelles substances ? La lutte contre le dopage est-elle aussi le ressort de l’athlète selon vous ?

On a trop d’athlètes qui sont un peu « assistés ». Il y a aussi une veille individuelle à mettre en place. Cela fait partie du métier et de l’activité des athlètes de faire attention. Et si je ne fais pas attention moi-même et bien je m’entoure des personnes qui peuvent le faire. Et ces personnes doivent être au courant, à même de me conseiller, pour que j’évite de faire des bêtises. Donc oui, cela demande une certaine vigilance lorsqu’on est athlète de haut niveau. Comme tout métier « à risques », il y a une surveillance personnelle à mettre en place. Il ne faut pas seulement attendre cela des instances. Après c’est compliqué parce que l’erreur est humaine et certains médecins du sport peuvent prescrire un produit qui serait susceptible d’amener un contrôle positif. Le médecin du sport ne peut pas tout contrôler non plus, il n’a pas que ça à faire. Comme les listes évoluent de manière assez infime, sur des petits produits ou des substances qui parraissent anodins pour certains, ce n’est pas simple.

Vous avez recommandé Sport-Protect à des athlètes de l’équipe de France ? Vous êtes notamment très proche de Kevin Mayer, vous en avez parlé avec lui  ?

Cela nous ait arrivé d’en parler oui. Pas forcément de l’application mais d’autres moyens permettant de connaître la légalité de certains produits ou de certaines méthodes. Cela passe par des appels aux médecins fédéraux par exemple. Kevin, lui, a interdiction de s’automédicamenter. Il doit appeler le médecin fédéral pour savoir si ce qu’il va prendre est sain ou envoyer le produit à un laboratoire pour le faire contrôler. Kevin est aujourd’hui arrivé à un tel niveau qu’il ne peut rien laisser au hasard. On parle évidemment de ce genre de choses. Moi, dès quelqu’un me demande un renseignement, je rentre ça dans la base de données et derrière je leur parle de l’application. Ce n’est pas compliqué à télécharger en plus.

La Russie est suspendue jusqu’aux prochains Mondiaux de Londres en 2017 mais certains athlètes pourraient participer sous drapeau neutre. Vous comprenez les dernières décisions de l’IAAF ?

C’est un dossier épineux. L’an dernier, je n’ai pas très bien compris les différents critères qui ont permis à Darya Klishina de participer aux Jeux de Rio. Il y avait, pour moi, deux poids deux mesures. C’était étrange. Sur la possibilité pour les athlètes de concourir sous drapeau neutre… C’est très complexe parce que c’est un pays où le dopage d’état a été prouvé donc effectivement il est difficile d’imaginer qu’un athlète s’étant entraîné en Russie, sous l’égide d’un entraineur russe, ne soit pas tombé dans ce cercle vicieux. Aujourd’hui, j’espère que les contrôles sont remis en place en Russie. Pour ceux qui s’y entraînent, et qui auront le droit de concourir, il faut espérer que cela permette à des athlètes propres, piégé au coeur d’un système perverti, de pouvoir s’exprimer au niveau international et de vivre leur passion. Parce que c’est difficile de faire payer à une minorité d’athlètes propres, le résultat d’un grand nombre de salis. C’est complexe de répondre de façon manichéenne.

Le Vice-premier ministre chargé des Sports, Vitali Moutko, a déclaré que la majorité des entraineurs russes ne comprenaient même pas comment travailler sans dopage… Ça ne vous choque pas ?

On a fait la lumière sur la Russie et on a braqué le spot sur elle. Mais je pense qu’il y a, de partout, des entraineurs qui ne savent pas travailler sans dopage. Il ne faut pas croire qu’en France, aux États-Unis, en Australie, tout le monde bosse sainement. Les entraineurs russes ont des méthodes qui sont tellement demandeuses physiquement qu’ils demandent un apport conséquent en produit dopant pour suivre le rythme. C’est dangereux. Mais c’était le cas en Allemagne de l’Est, comme c’est le cas avec des entraineurs d’ex-RDA qui continuent, encore aujourd’hui, d’entrainer…

Vous pensez qu’on a jeté le voile sur la Russie pour cacher les manquements des autres fédérations, des autres pays ?

C’était le coupable idéal en tout cas. C’est un grand pays avec, peut-être, des divergences politiques au niveau international avec d’autres grandes puissances. C’était certainement un bouc émissaire tout trouvé. Mais le grand ménage concerne bien d’autres nations qui sont, elles aussi, dans la tourmente. Et ce coup de balai sera très compliqué à passer parce que la pratique dopante a toujours une ou deux longueurs d’avance sur le contrôle. Et puis, ce n’est pas parce que certains ne sont pas contrôlés positifs qu’ils sont clean. On le voit, certains cas de dopage sont avérés huit ans après.

Vous êtes d’ailleurs remonté au classement du décathlon des JO de Pékin 2008 suite à une disqualification.

J’ai gagné une place oui. Un concurrent qui avait fini devant moi (4è) a été attrapé. C’est une place de gagnée mais c’est huit ans de perdus. Regardez Manuela Montebrun. Elle a récupéré une médaille sur tapis vert d’accord ! Mais, la pauvre, cela fait huit ans qu’elle aurait pu passer à la télé, obtenir d’avantage de sponsors, parce qu’elle était vraiment en galère, et repousser un peu la fin de sa carrière. Et ça, ça n’arrivera plus.

(CP : Facebook - Romain Barras)
Romain Barras aux côtés de Mehdi Baala et Samir Hamoudi sur le plateau de BeIN Sport (Crédit Photo : Facebook – Romain Barras)
* Depuis 2005, Sport Protect, une application mobile gratuite, aide le sportif, pro ou amateur, dans cet océan de substances chimiques. L’utilisation est simple : le sportif cherche un médicament, un produit ou une substance sur l’application. S’ils sont jugés à risques, une ampoule rouge s’affiche pour l’alerter. Sport Protect permet aussi de se localiser en temps réel pour éviter le piège des no-shows.
MAxime Habert

 

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